Ganesha, la grosse blague !

Juin 14
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J’arrive à Ganesha, un centre pour Éléphants situé dans la région de Kanchanaburi, avec une certaine appréhension. Mes échanges d’emails avec François, le gérant, avaient été assez mouvementés car nous n’étions pas d’accord sur plusieurs points. J’avais le sentiment que ce n’était pas un endroit pour moi, mais il m’a convaincu de venir. Pour garder l’esprit ouvert, je suis venue à sa rencontre et à celle de ses éléphantes pour une période initiale de 10 jours en tant que volontaire.

Ganesha est un camp à Eléphant où les 3 éléphantes présentes actuellement sont bien traitées. Elles ont connu le dressage cruel à coup de daco et autres outils de torture, des camps à touristes avec des treks à effectuer toute la journée, les travaux de débardages … Aujourd’hui, François prends soin d’elles.

Son rêve étant de vivre avec des éléphants, il a quitté la France pour le Thaïlande, où il vit aujourd’hui avec sa femme, ses enfants, et quelques Birmans qui composent une communauté d’une quinzaine de personnes. Lorsqu’il rassemble assez de fonds, il achète un éléphant. Les prix sont variables, les beaux éléphants en pleine force de l’âge se vendent aux alentours de 25 000 € tandis que des éléphants âgés, malnutris, considérés non exploitables en camps à touristes, se vendent jusqu’à 2 fois moins cher. C’est pour cette raison financière, mais également par amour des éléphants, que François possèdent des éléphants au passé difficile. De son propre aveu, il n’y a pas de combat à Ganesha, pas d’engagement militant, pas de sensibilisation envers les touristes. S’il avait le choix entre un bel éléphant et un éléphant dit « en mauvaise condition », il prendrait le beau. Je dois lui reconnaitre son agréable honnêteté. De mon côté, la déception ne fait que commencer …

Ganesha fonctionne ainsi : François propose aux touristes de rester 1 journée / 2 nuits (vous arrivez en fin d’après midi le premier jour, journée complète le lendemain, puis départ en matinée le surlendemain). La journée consiste à aller chercher les éléphants à quelques centaines de mètres à peine de Ganesha, car ces derniers passent la nuit dans la forêt. Ensuite, les touristes montent sur le dos de l’éléphant et vont tout de suite dans le lac. Tout le monde se baigne, l’éléphant est frotté afin d’enlever la boue, et l’on en ressort tout sale mais enchanté. Puis vient le moment de la vraie balade à dos d’éléphant, sans siège métallique, à cru. Environ ¾ d’heure, direction le village, où chaque jour, quelques beignets de noix de coco sont servis aux touristes.

Retour en milieu de journée à Ganesha, déjeuner et repos. Une seconde baignade est prévue l’après midi. Pas de trek, les éléphantes se reposent. Les touristes assistent au repas des éléphants (distribution de morceaux de bananiers, ananas …)

Les touristes sont logés dans un « hôtel » situé une centaine de mètres plus loin, composé de jolis bungalows et d’une vue sur le lac et son coucher de soleil. Gérée par une petite dame, l’endroit semble charmant.

A mon arrivée, je découvre que je ne serai pas logée là bas. Mon logement ne correspond donc pas aux photos du site internet de Ganesha. En réalité, le bungalow pour les volontaires est sur place et n’a aucun rapport avec ceux des touristes. Je suis un peu surprise, mais après tout, je ne suis pas venue là pour dormir, mais bien pour travailler. A première vue, le bungalow est un peu sale, n’a quasiment aucune luminosité, et sent le renfermé. Il y a une fourmilière dans la salle de bain, semi décomposée, peu appétissant. Bref, je souhaite avant tout faire connaissance avec François et découvrir mon volontariat avant de m’attarder sur ces détails.

François est exactement comme je l’avais imaginé à travers ses emails : gentil, un peu décalé, un brin déconnecté. Faire confiance à son instinct, c’est ce que m’aura appris ce voyage … Dans mes emails, j’avais précisé par deux fois à François que je ne faisais le déplacement (et quel déplacement, cf article précédent) que si j’étais sûre d’être utile. Et quelques heures après mon arrivée, alors que nous discutons des jours à venir, j’ai le sentiment que je suis très loin d’un centre de protection et / ou de conservation des Eléphants. Il m’annonce que je serai une touriste privilégiée, que je partagerai ma journée avec les touristes afin de les « gérer » à sa place, cela lui dégagera du temps libre. Et d’enchainer avec un « Tu es déçue » ?

Ma déception est immense, j’ai du mal à la dissimuler. Abasourdie, je tente de minimiser devant lui, mais intérieurement, c’est la tempête. C’est dur d’être seule dans un moment pareil. A deux, j’aurai pu relativiser plus vite. Avec François, impossible d’avoir une discussion constructive, son téléphone sonne pour un oui pour un non toutes les 2 minutes,  il s’absente, revient, tout est confus et pagaille.

La présentation avec ses éléphantes se déroule bien, je le laisse parler mais je relève d’étranges informations :

  • « L’éléphant d’Afrique n’est pas un éléphant. C’est un Loxodonte. Tu le sais toi qui a fait des études ! »  (chose dont il a convaincu tout son entourage et qui est une énorme bêtise)
  • L’éléphant n’a pas d’organe nasal
  • Il reste encore plein d’éléphants en Afrique, ils ne sont pas en danger
  • La vente d’Ivoire est légale
  • L’éléphant communique par télétransmission
  • Les travaux de débardages ne sont pas un problème pour les éléphants, ils ne meurent pas d’épuisement
  • Il n’a eu de cesse de comparer l’éléphant au  cheval, pour expliquer le poids supporté sur le dos, pour justifier la domestication …
 

Bref, j’ai vérifié tout ça sur internet (il y avait le wifi sur place) et lui ai montré que

  • Non, l’éléphant d’Afrique (Loxodonta africana) et l’éléphant d’Asie (Elephas maximus) sont deux espèces appartenant aux Elephantidae, et sont donc des éléphants, même si le nom latin est différent. C’est à cause du nom latin qu’il avait tiré cette conclusion. Heureusement que j’ai vérifié, car la veille, il n’en démordait pas.
  • Si, l’éléphant a un organe nasal, bien différent de celui de l’Homme, certes, mais il en a bien un. C’est la fusion du nez et de la lèvre supérieure, qui donne pour résultat cette trompe si caractéristique.
  • Si, les éléphants d’Afrique sont en grand danger. Oui, ils sont bien plus nombreux que les Éléphants d’Asie, mais la vitesse a laquelle ils disparaissent est tout aussi alarmante, et donc dans ce cas là, ce n’est pas le nombre qui compte.
  • L’éléphant n’a jamais communiqué par télétransmission. Je l’interroge  sur Joyce Poole, une femme qui a étudiée toute sa vie la communication à infrasons des éléphants, et dont les travaux que je n’ai jamais lu doivent être passionnants. Dans le monde des éléphants, cette femme est l’une des références mondiales. François ne connait pas cette femme.
  • Les travaux de débardages sont un calvaire pour les éléphants où il n’est pas rare qu’ils meurent d’épuisement.
  • Est-il nécessaire de préciser que c’est complètement loufoque de comparer le cheval et l’éléphant d’un point de vue biologique et historique ?
 

Je suis frustrée, je n’apprends rien de François, et je dois vérifier le peu d’information qu’il me donne. Il me répète que je vais lui apprendre des choses car j’ai étudié la faune sauvage. Désolée, mais je n’ai jamais eu de cours « Éléphant » au programme, et tout ce que je sais, je l’ai appris par moi-même, ces derniers jours, grâce à de très bons PDF trouvés sur internet. Les informations encore fraiches dans ma tête me font tilter à chaque fois que François se trompe. Heureusement que j’ai potassé avant de venir ! Je pensais rencontrer un spécialiste qui m’impressionnerait, j’ai rencontré un amateur qui reconnait difficilement ses erreurs.

Le lendemain, les premiers touristes arrivent, je rencontre 4 jeunes très sympas avec qui je partage également mes premiers « moments éléphants ». Malgré tout, quelque chose ne va pas. Je voulais réaliser un volontariat, aider, être utile à la cause animale, et me voilà à prendre du plaisir en tant que touriste, avec certes, des éléphants non exploités, mais rien de plus. Je ne suis pas en phase avec moi-même. François insiste pour que je monte sur le dos des éléphants. Je n’aime pas l’idée et je veux prends le temps de décider si oui ou non je veux le faire. Je ressens presque de la moquerie, et une totale incompréhension. Je tente de lui expliquer, mais j’ai toujours 20 secondes-chrono avant que quelque chose nous dérange en pleine conversation.

Voilà donc pourquoi je suis mal à l’aise à l’idée d’être sur le dos d’un éléphant : je considère que l’éléphant est un animal sauvage sur lequel l’homme n’a rien à faire. A partir de là, je ne fais aucune différence entre être sur le dos pour le travail ou pour le loisir. Malgré les arguments du type « l’éléphant ne sent rien », ce n’est pas le problème. Mon problème est la symbolique de cette domination de l’Homme sur l’animal, cette image de toute puissance, et ce bon rappel à cet éléphant qui a subit des atrocités pour être dressé que l’Homme ne lui foutra donc jamais la paix. Tant que l’on continuera à se distraire de cette façon, nous perpétuerons l’image de l’éléphant loisir, l’éléphant objet, et les touristes continueront à en redemander, et les braconnages continueront à être nécessaires pour alimenter la demande.

Je suis pourtant montée sur le dos des éléphantes de François, même si je préférai largement marcher à leurs côtés. Je n’étais pas fière sur l’éléphant, sachant qu’il est passé par de grandes souffrances physiques et psychologiques pour accepter des humains sur son dos. J’y reviendrai dans un prochain article.

Je ne suis pas non plus très à l’aise dans mon bungalow : j’ai signalé à François des mégots de cigarettes sous le lit, des insectes crevés, etc … vu l’état général, je pense que le ménage n’a pas été fait depuis longtemps. Je dors peut être dans des draps dégueux … En un an de voyage, j’en ai vu de toutes les couleurs, du palace de Las Vegas au cabanon à 4 planches en forêt Amazonienne, peu importe le confort du moment que c’est à peu près propre. La propreté, un minimum. Surtout lorsque sur place il y a une dizaine d’employés qui ne font presque rien de la journée et qui pourraient en 10 minutes me nettoyer la chambre. Je relance François chaque jour, mais rien n’y fait, il reste évasif et passe à autre chose.

Le premier coup, un des jeunes est venu, a pris une balayette et a passé ça sur la fourmilière. Autrement dit, il l’a répandu partout avant de sortir. Il y en avait sur la cuvette des toilettes, au sol, donc là où je me douche. En , il n’y a pas de bac à douche, vous vous douchez dans les toilettes. Bref, c’était encore plus sale qu’avant et je n’ai pas tellement apprécié de devoir nettoyer moi-même. Les fourmis crevées me passaient entre les orteils à chaque douche, sympa ! Le deuxième matin, pas d’eau chaude. Je le signale à François, pas de réaction, à part « on va regarder ». Personne ne s’en occupe. Je n’aurais pas d’eau chaude jusqu’à mon départ. Je l’ai pourtant signalé tous les matins. Ce n’est pas tant me doucher à l’eau froide qui me dérange (quoi que de bon matin, c’est raide …), c’est surtout le fait de s’en foutre, de ne même pas bouger le petit doigt. Il reste des mégots sous mon lit, et plus je regarde, plus ça se révèle crasseux.

Je paye mon logement environ 600 THB, soit 15€ par nuit, ce qui est très cher pour l’endroit où je suis. Le rapport qualité prix est très mauvais, et je ne me sens pas du tout respectée. Pourtant je reste, je me plais durant la journée où je partage de bons moments avec les touristes qui ne manquent pas de me remercier ; mais la nuit c’est la grosse déprime, je fais face à mon échec, à cet éco-tourisme déguisé en éco-volontariat, à ce manque de respect de François qui ne réagit pas pour me nettoyer ce bungalow ni regarder comment me donner de l’eau chaude. Nos échanges se passent toujours en douceur, je ne veux pas me fâcher.

Il m’expliquera que ce n’est pas dans la culture de ses employés de nettoyer un logement quand le client y est. Je réponds qu’il reçoit des clients Occidentaux (pratiquement tous français) et que si je lui demande de nettoyer un petit peu, c’est le boulot de ses employés. Il s’étonne et me dit « Je n’avais pas pensé à ça » Rien ne sera fait.

Le 4ème jour, je lui explique que je ne pense pas rester, je ne suis pas très bien au final. Je m’attache aux éléphantes mais il y a quelque chose qui ne tourne pas rond. Je lui propose un marché « Tu me nettoies la chambre, ou bien sinon je pense partir ». Il me réponds qu’il faut que je montre ma chambre à ses employés. Ils viennent avec moi, entrent, jettent un œil, et partent. Ils parlent Thaïlandais et je ne peux même pas communiquer avec eux. Personne pour traduire. Impossible de parler avec les mains, ils sont restés 10 secondes. Ils marchent dans différentes directions, je reste bête et perplexe, ne sachant quoi faire. Je reviens vers François quelques minutes plus tard, et celui-ci semble avoir déjà oublié.

Je l’interroge :

– Alors ?

– Ils n’ont rien vu, ils ne veulent pas nettoyer.

– Ils ne veulent pas ??? Hé bien écoutes François, je croyais que tu avais besoin de moi pour te dégager du temps libre. Si tu souhaites que je reste, je te demande un minimum de me loger dans un endroit qui a été nettoyé avant mon arrivée, et de le faire toi-même s’il le faut. Je ne me sens vraiment pas respectée.

– Moi faire le ménage ? Jamais ! Ce n’est sûrement pas moi qui vais le faire, je ne l’ai jamais fait de ma vie. Qu’est ce que tu décides, tu veux rester avec les éléphants ou pas ?

– Avec les éléphants oui. Dans des conditions normales.

Et nous avons discuté quelques minutes où je n’ai vraiment pas réussi à comprendre pourquoi François n’a pas voulu le faire lui-même. Snobisme, machisme ? Je ne le crois pas, mais au fond, je n’en ai aucune idée. Il m’a répété plusieurs fois qu’il ne savait pas faire. Entre tristesse et dégout, j’ai fini par rire de la situation. J’ai continué à le prendre par la main pour qu’il trouve un compromis qui nous aille à tous les deux, il semblait ailleurs. Mais le meilleur, c’est lorsqu’il m’a demandé :

–  Tu ne veux pas aller nettoyer avec eux ? Leur montrer comment il faut faire ? »

Tout ça le plus sérieusement et tranquillement du monde. Je n’exagère ni ne déforme rien. Ce sont exactement ses mots. Impossible de ne pas rire devant une telle absurdité .Franchement, au resto, on vous demande de faire la vaisselle ? Bref, on a atteint le grand n’importe quoi. Cela ne semble pas volontaire, mais ressemble pourtant bien à un foutage de gueule.

Comme je lui ai écris par la suite par email je pense qu’il n’a ni besoin d’argent, ni de l’aide d’une volontaire. Auquel cas, il m’aurait retenue et aurait nettoyé lui-même le logement. J’aurai pu rester 4 jours de plus et lui verser 3000 thb (75 €) pour le logement et la nourriture. D’autant plus qu’il répète à qui veut l’entendre qu’il a besoin d’argent pour acquérir une future éléphante. Aucun professionnalisme, incompréhensible. Il y a des centres qui rêvent d’avoir des volontaires et des fonds pour avancer, et qui auraient fait le ménage 100 fois pour me retenir, surtout vu les conditions qu’il m’a fournies, c’était légitime.

Il vient de priver une jeune femme de vivre une expérience dans un refuge pour éléphants, et tous mes lecteurs d’informations sur une mission éco-volontaire à thématique Éléphant. Indirectement, il a donc nuit à mon projet et à la cause des éléphants. Je viens de loin et avec seulement mes économies pour réaliser ce projet, il me tient à coeur par dessus tout,  je ne sais pas s’il réalise à quel point ce « raté » est grand pour moi. Nous en avons discuté en douceur, cela n’empêche pas ma tristesse.

 

Voilà quelques photos des bons moments passés auprès des éléphants. Je ne retiendrai que le positif, il vaut mieux oublier le reste …

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   ==> PHOTOS ICI <==

THAILANDE

 

6 Commentaires sur “Ganesha, la grosse blague !”

  1. C’est affligeant. Le pire, dans tout ça, c’est qu’il ne semble vraiment pas comprendre ce qu’il a fait de mal…
    Tu as bien fait de partir.
    Les photos sont magnifiques, soit dit en passant 🙂

    Juin 14, 2013
  2. Comme le dit Silecee il ne se rend même pas compte de sa bêtise mais bon…n’y pense plus et profite à fond de tes dérniers jours.
    (La dérniere photo est juste sublime)

    Cyril
    Juin 14, 2013
    • Merci ! J’aurais du préciser que les photos ne sont pas de moi sur cet article, mais d’un touriste nommé Romain, qui m’a donné ses photos puisque je n’avais jamais mon appareil avec moi. Et oui, effectivement, j’adore la dernière moi aussi 🙂

      Audrey
      Juin 15, 2013
  3. Nos conceptions de l’accueil ne sont pas toutes les mêmes malheureusement… J’espère au moins qu’après avoir fait le voyage jusqu’à Kanchanaburi, tu as pu prendre le temps de découvrir cette région que j’ai particulièrement aimé (le village de Sangkhlaburi notamment).

    Juin 16, 2013
  4. Cela devait être une expérience hors du commun, dommage qu’elle est été gâchée…Mais tu as raison ne garde que les bons souvenirs 😉

    Noemie
    Juin 17, 2013
  5. Il n’y a pas à dire être en contact avec un éléphant, se déplacer sur son dos, se baigner avec lui est vraiment un moment magique.

    Merci pour te vérification.

    Juin 23, 2013

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